Voilà un bien bel article de Bill Bonner relayé par Business Insider, un article qui fait réflechir :
http://www.businessinsider.com/to-the-class-of-2012-2012-5
Pour ceux qui ne comprennent pas l’anglais : l’auteur, à l’occasion d’une remise de diplômes dans une université américaine, accompagnée des clichés oratoires de circonstance («be a leader», «make a difference»), a imaginé ce que pourrait être le discours d’un doyen qui dirait la vérité à ses étudiants.
Ce discours de vérité explique aux étudiants qu’ils n’ont en réalité pas appris grand-chose et pratiquement rien d’utile, que les humanités ont été remplacées par du vent qui peut s’apprendre en une semaine sur le lieu de travail et dans tous les cas sur le tas. Que les étudiants ne doivent pas se surestimer ni se considérer comme des intellectuels. Et finalement que tout cela ne vaut pas le crédit de 150 000 dollars qu’ils ont contracté. Bonner ajoute qu’une scolarité remplie de cours de « marketing » ou d’ « éthique de l’entreprise » n’impressionnera aucun recruteur ni ne correspondra même pas à ce qu’ils attendent d’un jeune diplômé. Seuls, dit-il, ceux qui ont choisi un cursus scientifique ou d’ingénieur s’en tireront mieux, parce que c’est du solide et de l’utile.
Je ne souscris pas à tout ce que rapporte Bonner. Il y a quelques traits qui me semblent suscités par la conjoncture actuelle plus que par une réflexion de fond, qui polluent un peu le message. Dans l’ensemble, toutefois, je trouve que Bill Bonner est un optimiste.
Expérience personnelle : quels morceaux de mes cours de prépa ou d’école me servent dans mon métier? Aucun. Certes je parle de temps en temps du lemme de Zorn ou des formes sesquilinéaires hermitiennes définies positives, mais c’est à la machine à café, et parce que je suis un peu fondu : je suis un des rares taupins qui a fini par s’intéresser sincèrement aux mathématiques. Les premières années, il y a bien un cours d’une semaine sur les bases de données qui m’a servi. Une semaine sur trois ans + la taupe.
Quel morceau de cours sert encore à tous ces diplômés frais émoulus d’une ESC de province que je continue de côtoyer? Au vu de leurs compétences, aucun. Ils ne sont pas bons à grand chose en effet - toujours plus démerdards et plus concrets d’un Sciences-Po, quand même. Mais des compétences, un apprentissage, des trucs appris et mis en pratique... directement à la sortie d’une ESC? Je n’en ai pas vu. L’affaire change lorsqu’il est question des grandes parisiennes. Je n’ai pas connu beaucoup d’ESSEC ou d’HEC incompétents - mais la raison en est plus dans le concours très selectif que dans les enseignements, si cela se trouve. Quelqu’un qui sait sauter très haut aura toujours des dons sportifs dans l’absolu.
Lorsque je cherche à recruter des collaborateurs, je me retrouve dans le même état d’esprit étonnant de ces recruteurs qui se plaignent de ne pas trouver de bon candidat alors que, dans la pièce d’à côté, des diplômés se plaignent de ne pas trouver de travail. C’est pourtant le cas.
Il y a quelques mois, un article nommé « réflexions d’une raclure néo-libérale » (ou quelque chose d’approchant) a connu un certain succès. Non, disait son auteur aux jeunes diplômés, vous n’êtes pas des flocons de neige rares et précieux. Vous êtes des bons à presque rien, et on vous traite comme tels.
Exagération? Je me souviendrai toujours de cette fille, en seconde année à l’ESC Reims, à qui j’avais demandé ce qu’on pouvait faire avec son diplôme. Elle m’avait regardé avec de la pitié dans les yeux, cette pitié qu’on mesure à un ingénieur qui n’a même pas fait de mastère : « mais TOUT. On peut faire TOUT, voyons ! »
Ah vraiment?
Cette mentalité est la même chez nombre de jeunes diplômés. A quoi sert alors un cursus qui semble plus être un placebo qu’autre chose?
A bien faire son travail, probablement pas. A disposer d’un diplôme qui prouve qu’on a du potentiel exploitable, oui, sans doute. Bref, c’est le concours d’entrée et l’examen de sortie qui comptent, pas l’enseignement. Et cela donne raison à Bonner et à la «raclure néo-libérale». Elle n’est pas sadique, non, juste pragmatique.
Chaque recruteur sait, au demeurant, que l’essentiel du métier s’apprend sur le tas : le diplôme est une marque de capacité à assimiler cela. L’expérience accumulée ultérieurement servira de véritable titre de compétence.
Il est donc normal qu’un américain se demande si un cursus universitaire vaut qu’on le paye 150 000 dollars. En France, la question se pose moins puisque les études sont moins chères et même souvent quasi gratuites – c'est-à-dire financées par les euros de mes impôts.
Le vrai problème, celui que Bonner ne mentionne pas, n’est pas l’inutilité de ce qu’on enseigne, mais l’utilité de ce qu’on n’enseigne pas. Ce qui me serait utile aujourd’hui, les humanités, l’économie, la politique, la géographie, la gestion d’une entreprise, le droit, la finance… on ne me l’a pas enseigné. Je l’ai appris sur le tas et je n’ai pas encore fini de l’apprendre. Tout ça pour beaucoup moins que 150 000 dollars.